A propos d'une exposition à la maison.
La proposition de mes amis de Diffractis était séduisante. Elle s'est révélée émouvante, au sens de quelque chose qui remue, qui provoque des déplacements…
C'est qu’au-delà de prêter ses murs, il s’agit de recevoir, de s'ouvrir à ce que l'on vous offre.
À ce propos, le fichier informatique du carton d'invitation préparé par Diffractis portait la mention « imposition » là où j’attendais plutôt le mot « exposition ». Avant d’apprendre que l’imposition, dans le vocabulaire des imprimeurs, désignait une étape de la fabrication d’un document, j’ai cru qu’il s'agissait d'un trait d'humour des artistes en cette période de déclaration de revenus ou bien, pourquoi pas, d’une « coquille », d'un lapsus du clavier.
Il est vrai qu’un dessin, un tableau, une photographie, une fois installés dans votre espace quotidien, s'imposent à vous, requièrent votre attention, d'une certaine façon l'investissent. Ainsi envisagé, l'espace domestique ne l'est plus tout à fait. L'accrochage l'a « ensauvagé » ; il n'est plus adapté comme auparavant à vos habitudes, votre confort. C'est vous, au contraire, qui devez vous montrer attentif à lui.
Recevoir n'est donc pas le geste le plus évident qui soit. Pas plus que celui d'accueillir, d'avoir la disponibilité que requiert l’accueil.
À regarder d'un peu plus près, à cette occasion, le travail de ces amis artistes, j'ai bien senti que nous partagions davantage que ce que je pensais. Quoi ? Comme eux, j'essaie de donner forme à des questions qui me taraudent. Une forme qui constamment se dérobe, m'échappe et que pourtant je poursuis. De plus en plus, il est vrai, je mène ce travail dans une sorte de clandestinité, une discrétion, peut-être excessive, celle qui sied aux travaux inavouables auxquels on se livre en marge des tâches légitimes qui font de nous des êtres fréquentables.
En arpentant l'espace relativement restreint de la maison où les œuvres sont accrochées, en m'arrêtant devant telle ou telle, je prends conscience que quelque chose est en train de s'installer entre nous dont je ne suis pas tout de suite capable de discerner la teneur. Quelque chose qui me semble d'abord être de l'ordre du dialogue, mais aussi un peu plus que cela.
Tout travail d'artiste, s'il est un peu conséquent, engage évidemment avec celui qui regarde un échange dont ce dernier est seul à discerner les termes. En ce qui me concerne, l'interpellation a pris un tour singulier. Je dirais qu’elle a agi un peu comme un révélateur au sens quasi photographique du terme.
Plusieurs des œuvres montrées ici par ces artistes travaillent de façon plus ou moins explicite le matériau de l'écriture ; elles portent l'attention sur une dimension majeure de cette activité humaine laquelle consiste, tout simplement, à mettre en forme la pensée, à lui donner une traduction graphique. Cette dimension est celle de la trace. La trace est ce que laisse une pensée qui, renonçant à n’appartenir qu’à un seul, a tenté de s’incarner, de se faire empreinte tangible.
La focalisation, induite par le travail plastique et, il me semble, artisanal qu'accomplissent les artistes, est redoublée par celle de l'accrochage – lequel fonctionne comme une mise en exergue, un soulignement. L'accrochage convoque, met en évidences des aspects que l'on a tendance à oublier ou à négliger : en premier lieu, celui du geste lui-même qui a produit la trace ; et bien sûr la nature de cette trace, les moyens mis en œuvre pour la fixer.
Au fond, ces œuvres rappellent un aspect fondamental de l'acte d'écrire : il engage le corps du scripteur. Flaubert savait cela, dans sa nécessité et sa rage physique de dire et Artaud aussi, et Rousseau qui écrivait ses livres en marchant. Proust encore avait cette connaissance, lui qui a écrit couché dans son lit son œuvre monumentale, jusqu’à son dernier souffle. Et aujourd’hui l’écrivain Valère Novarina le sait aussi dans son affrontement quotidien avec ses feuillets accrochés aux murs de sa maison.
L'acte d'écrire comme celui de peindre, ainsi que le rappellent certaines des pièces apportées par Diffractis, est une production matérielle. Un dépôt (ou un retrait) de matière sur une autre matière. Une matière qui peut ainsi se donner en partage.
La tentation est grande, pour qui réfléchit aux questions qui entourent le processus même de l'écriture (ou de son empêchement), d'amener vers lui le travail de ces artistes. Il doit avoir à l’esprit que leurs préoccupations leur appartiennent en plein et relèvent d'itinéraires, d'explorations, d'expériences qui ne peuvent être circonscrites à ce que je voudrais y voir.
Il reste qu'en permettant à mon regard de s'attarder sur leurs travaux, les artistes de Diffractif m'ont implicitement autorisé à prendre des libertés avec eux. Une œuvre, dès lors qu'elle est accessible au regard, est recréée, et cela autant de fois qu'elle est regardée. Dans le cadre d’une exposition à la maison, cette vision s’inscrit dans une durée. De sorte que les œuvres finissent par observer celui qui fait mine de s’activer à autre chose devant elles. L’occupant des lieux réalise alors que ça le regarde.
Ce que je réalise, en déplaçant mon regard de ma table de travail aux murs occupés de la pièce où je me trouve, c’est que recherche d’une langue n’est pas seulement celle d’une façon d’exprimer, de dire ; elle est aussi quête d’un espace à habiter. Voilà ce que murmurent les travaux qui m’entourent.
Ils me disent ce que je sais intimement sans pouvoir toujours l'admettre.
Si le travail d’un artiste me touche, c’est parce qu’il ouvre un territoire dans lequel il (re)devient possible de penser, de penser en compagnie de cet autre. C'est un espace ouvert à la rencontre, un lieu que l'on n'arpentera pas seul. Cette ouverture, c’est ce que je voudrais nommer accueil, invitation, appel, don.
Ce que ces artistes me disent aujourd’hui, que je n’aurais peut-être pas entendu de la sorte hier encore : il nous faut faire entendre ce que l’on s’était résolu à taire. D’abord parce que c’est utile. J’emploie ce mot trivial, si peu artistique, à dessein. Je l’entends dans son sens premier, celui auquel pensait Michel Foucault lorsqu’il disait faire des livres pour des utilisateurs, c’est à dire des inconnus qui se serviront de son travail pour penser et agir (c’est à dire à vivre et lutter) en étant moins démunis.
J’ai conscience que le travail de Catherine, Bernadette, Pierre, Christine, Emmanuel, Agnès et de leurs amis est d’abord l’expression d’un univers intérieur, à quoi il cherchent à donner forme. Ce sont justement les moyens singuliers ainsi mis en œuvre, propres à chacun d’eux, et déployés dans des territoires aux frontières mouvantes, qui permettent que cette forme ne soit pas lettre morte ; qu’elle enrichisse nos regards et nos gestes.
La réflexion de Catherine sur l’effacement et la transformation, sur l’émergence d'un sens émergeant de la perte ou de la superposition de matières. La phrase, comme un fragment prélevé dans une pensée qui cherche à s’énoncer. L'image suspendue dans son incomplétude, saisie dans l'attente de ces quelques mots qui s'énoncent vers ou en elle.
Le questionnement de l’écriture auquel se livre Emmanuel, le dépassement de l’opposition cardinale entre signifiant et signifié qu’il effectue en faisant de la lettre, du mot et de la phrase, travaillés comme des figures, des éléments plastiques, les fins de l’acte scriptural tout en préservant leur fonction de signification, leur visée poétique. Le dépassement aussi du clivage image – mot, l’une et l’autre se confondant, mêlant leurs potentialités expressives. En investissant des supports non conçus pour l'écriture (des murs, une table), il modifie le regard que nous avons sur l'acte d'écrire et sur les objets qui semblent ainsi avoir changé de nature.
Les tissages d’Agnès, ces matériaux multiformes dont elle revisite inlassablement la trame, explorant la frontière du dedans et du dehors, ce qui sépare du monde autant que ce qui permet de l’approcher, de suivre les infinis et ténus linéaments par quoi chacun de nous tient à lui.
Difficile de ne pas croire que l'on est face à une matière tissée lorsque l'on regarde les « échantillons » qu'elle a déposés sur le peu d'espace encore disponible de la maison.
Les compositions de Pierre, l’ordonnancement toujours imparfait du foisonnement, de la multitude qu’elles donnent à voir.
Son travail sur la répétition et la variété, ces séries chromatiques plus ou moins linéaires, serrées dans un cadre dont elles suggèrent un implicite hors-champ.
Comme sur la page d’un livre, la pensée à l’œuvre, dans les mots qui la contiennent et dans la part majeure qui leur échappe.
Les fragments composites de Bernadette, ses toiles préparées non pour y peindre mais pour y coudre, y broder. Ses fragments de drap teinté où des mots glissent sur la trame, esquissent une architecture... Un petit paysage de pages souples suspendues, cadres flottants qui contiennent d’autres cadres parfois à peine distincts, ouvrant sur de possibles espaces d’écriture. Quelquefois ces pages se trouvent rassemblées, reliées comme on le dirait d'un livre.
Les pièces confiées par Christine donnent à voir une part de son travail qui marque une inflexion dans son itinéraire tout en poursuivant l'exploration des confins du singulier et de l'universel. Une grande toile dont la lumière joue avec les transparences et les opacités ; ici des silhouettes, là une forme indécise, un entrelacs de fils échappés de broderies inachevées. Comme souvent chez elles, une frontière indistincte entre le visuel et le tactile.
Dans une série de dessins de petit format, des lignes tremblées, une écriture de sismographe, à l'affût de mystérieuses palpitations...
Autant de gestes d'écriture qui m'ont accompagné durant deux semaines.
Une fréquentation qui a fait germer l'idée de présenter moi aussi quelques « pièces » récentes.
De porter à la lumière des textes, initialement voués à en rejoindre d'autres, dans le silence, dans la clandestinité.
En accueillant ces œuvres amies, me voilà sollicité à mon tour, invité à mêler ma voix à celles que j'ai pu entendre. Au risque joyeux de la dissonance.
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